12/04/2011

Des précarités

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Récemment, quelques salons parisiens ont inventé un concept. Au lieu d’internet, on préfère parler « des internets », histoire de créer une forme de discrimination qui aide sûrement à ce que des rumeurs ne franchissent pas trop les murs épais de la société civile. Tous les internets n’étant pas de bonne qualité. Aujourd’hui, pourtant, on pourra appliquer plus judicieusement cette norme plurielle à la précarité. Car, au fil d’une crise majeure qui, pour certains économistes, n’a pas encore atteint son apogée… par exemple Nino Becerra, économiste espagnol, bien avant 2007 prévoyait la crise mondiale mais également la crise européenne actuelle, le jeu de domino entre Grèce, Portugal, Irlande et la fracture des solidarités qui semblait aussi poindre entre des pays habitués aux déficits budgétaires et l’Allemagne plus précautionneuse… donc au fil de cette crise qui met à mal l’Euro dans son entité, l’Europe dans sa conception… parler de la précarité n’a plus le même sens que du temps ou des pôles financiers décidaient de partager les risques par une dilution d’emprunts toxiques ainsi qu’en spéculant sur tout, autant sur les sub-primes que sur les matières premières. Aussi, au lieu de la précarité, désormais, il faut s’atteler à parler « des précarités ». Là où les « Internets » sont discriminations, les « précarités » sont un partage de la misère trans-classe, trans-générationnelle. Certains parlaient d’une génération sacrifiée… il faut constater que cette idée est élargie à l’ensemble de la société à l’exclusion d’une partie qui semble « pousser hors sol », celle notamment qui est décrite par les Pinçon Charlot, qui vit l’endogamie, l’entre-soi et défend une série d’acquis « sociaux » particulièrement utiles pour assurer un maintien.

Des précarités donc il faut dire. Un petit parcours du phénomène pourrait prendre comme point de départ une pièce de théâtre qui vient de sortir… mettant en scène une jeunesse qui rêve d’espoir et se confronte au pire.

 

J’ai vingt ans, qu'est-ce qui m’attend (C Backes- M Legall) ?

Campons les personnages. Un ministre, Frédéric Mitterrand, assis dans une salle qui aurait pu être celle du « théâtre ouvert » au nord de Paris. Une réalisatrice et metteur en scène hors norme « Cecile Backes » qui devait scruter les signes de désappointement d’un homme de culture soutenant un gouvernement empêtré dans le chômage de masse et des idéologies inadaptées. Une pléthore d’auteurs atypiques… Aurelie FIllipetty, Maylis de Kerangal, Arnaud Cathrine, Joy Sorman, et François Bégaudeau…

Un thème central reliant des scènes à l’ancienne d’une vingtaine de minutes… Façon Molière qui devait rester dans cette cadence, car les « moucheurs de bougies » devaient rallumer tout un théâtre au bout de 20 minutes, chaque entracte limité par la durée de ces bougies… mais revenons aux fourberies de ces auteurs, le piquant de la réalisatrice, un corpus de sujets qui s’additionnent sur les planches. Un point commun… la jeunesse, son insertion, ses échecs lourds face au logement, face au boulot, face au rempart de l’entrée en vie active. L’empilement des stages, la vie recluse de ces jeunes désargentés… La pièce de Cecile Backès vient faire échos à l’émergence de ces précarités… un long travail d’analyse de cette génération sacrifiée dont l’OCDE rappelle le chiffre exorbitant de 20 % d’exclus du marché du travail voire plus si on ajoute les jeunes stagiaires (1,5 million) et autres décrocheurs de tout le système.

Mais, il est encore mieux de vivre l’intensité de cette pièce lors de sa conception « primale ». Oui, lors des instants de discussion entre auteurs et précaires, il y avait une ambiance, une tension aussi importante que la pièce elle même. On se souvient lors des auditions de cette jeunesse au théâtre ouvert que l’écoute de Fillipetty et des autres partenaires d’écriture fut à son comble lorsque les membres de Génération Précaire vinrent faire état de leur parcours, de leur expérience, de leur connaissance de cette matière humaine vivant la misère dès le plus jeune âge. On se remémore le flot de questions de Bégaudeau vivant en catharsis l’humiliation décrite par ces militants expert en précarité. Idem pour Sorman qui notait point par point chaque parcours relaté. En échos de ces désinsertions sociales, Jeudi Noir avait envoyé quelques ambassadeurs pour donner l’avant-goût de la société fermée qui jette sa jeunesse dans le mal-logement et ses spirales, dans le bourbier des stages à répétitions, dans les situations d’esclavages modernes et in fine dans le travail gratuit. Boucle bouclée lorsqu’un intervenant déclina son parcours de chercheur au top des diplômes, mais ne trouvant pour salue que celui de glaner dans Paris ou de faire les poubelles…

J’ai vingt ans qu’est ce que je fais ? J’ai vingt ans qu’est ce qui m’attend… La pièce existe et couvre un panel de parcours brisés, un ministre s’est déplacé, il ne laissera rien voir… la vérité est pourtant là, brute, sous la lumière d’un théâtre parisien. Mais, rappelons que ces misères se vivent collectivement. Elle devient européenne : au Portugal, des centaines de milliers de jeunes se sont massés au début avril, en Espagne les « milleuristes » vivent mal la rupture de croissance, en UK les étudiants se sont regroupés devant Westminster. La France bientôt, avec un imaginaire ancré du printemps Magrehbin veut sa place Tahir, prévoit de se regrouper le 29 avril pour refuser la fatalité imposée d’en haut. Mais ailleurs, une autre scène moins théâtrale se joue…

Les précarités version plus âpres. Promenez-vous dans Paris, quittez votre travail une demi-heure avant tout le monde. La scène aura lieu en plein jour. Ici, une ruade de gens propre sur eux autour d’une poubelle d’un ED, d’un Leader Price ou d’un Monoprix. Parfois autour de sac de pain qu’une boulangerie aura jeté… Là encore une autre précarité. Plus dure… ces gens ont souvent une retraite, un petit salaire, un travail temporaire… ils jonglent entre les factures, ne pouvant pas payer l’électricité tel mois, le téléphone rarement, l’eau également… c’est dans Paris, à côté de chez vous, à deux pas de chez moi. Leur nombre dérange les élites qui n’ont pas prévu cela. Un faux ministre avait d’ailleurs exigé qu’on ne traite plus du sujet sur une chaîne à grande écoute pour ne pas ennuyer les Français qui travaille… Image d’échec de gouvernants et d’une élite inadaptés. Les statistiques n’avaient pas vu ce phénomène de pauvreté. Mais cela explique bien pourquoi un français sur deux craint de se retrouver SDF. Ils sont pourtant là… ils existent… Une autre forme de précarité à deux doigts des travailleurs pauvres qui enchaînent les boulots. Mais plus loin… Il y a aussi ceux qu’on appelle les Biffins. Ils sont issus d’une coutume des régiments de Mousquetaires du roi qui en plein Paris avait leur suiveurs récupérant leur déchets, leur poubelles dans le XVieme arrondissement. La coutume des Biffins s’est donc perpétuée mais aujourd’hui, on veut la réduire… impossible pour eux d’obtenir une place pour vendre alors que les fonds sont alloués par des Mairies dépassées par l’évènement. Encore là, des précarités dures et des vies de bidonvilles. Mais allons plus loin, là ou la précarité s’est forgée dans l’espoir.

Précarités partagées et transcendées. Suivez encore un moment cette promenade aux confins des mondes précaires. Ici, c’est un bâtiment ancien. Avec une jolie ruelle bien entretenue sur le côté, à deux pas d’un centre de convalescence. Dernier lieu de résistance pour certains, derniers combats possibles pour ne pas se disloquer pour d’autres. La porte de bois de ce bâtiment s’ouvre sur un petit couloir et un sourire. Un chômeur vous accueille… il est là opérationnel... Un retraité alors arrive et vous fait rentrer dans un bureau, une chaise, un ordinateur, pas plus… c’est le début du tunnel en quelque sorte, on trouvera une lumière au bout… c’est le sens de ce bâtiment, de cet accueil et de ce retraité. Le vieil homme, ancien chef d’entreprise écoute avec attention, il vous propose de déjeuner avec lui, il invite… oui, lorsqu’on est chômeur et qu’on rentre dans cet endroit, on n’a qu’un euro en poche pour un repas frugal… la suite est simple. Vous avez frappé à la bonne porte. C’est une association de chômeur. Le lundi suivant vous aurez une formation CV puis ensuite s’égraineront les brain storming. Mais surtout, il y a un engagement. Une fraternité entre chômeurs, entre précaires. La semaine suivante, vous devenez le réceptionniste qui recevra le prochain chomiste. Il en est ainsi. En journée, vos compères d’infortunes viendront et discuteront. Là, des idées et des paroles circuleront. Il y aura une dynamique qui se mettra en place… c’est ainsi que devrait se faire le retour vers l’emploi, partout, oui… toute cette alchimie est exaltante… 15 chomistes, 4 ou 5 retraités et une volonté d’entraide, une fraternité sure et réconfortante… Un rempart réel contre la précarité…

Une réalité donc dans ce bâtiment ancien, cette association de chômeurs… la solidarité de groupe face à des précarités individuelles. Là, en effet, émerge le parcours de chacun… alors que notre texte s’élançait sur un « j’ai vingt ans qu'est-ce qui m’attend ? », les parcours sont divers dans ce lieu. A 43 ans, un homme d’expérience est considéré comme vieux dans son métier. Là, c’est un directeur de filiale d’entreprise qui à 55 ans s’est vu poliment recevoir une exigence de départ… tous ont en moyenne 45 ans… ils sont « finis » pour cette société… Pourtant, la cohésion de ces hommes va les pousser vers la sortie du tunnel. Une véritable chaîne humaine va les pousser vers l’insertion. On notera tout de même que ces précarités riment avec discrimination, sur l’âge, sur la couleur, sur le nom. Ils ont été aussi militants, engagés, trop sincères… Alors qu’on essaie de stigmatiser le chômeur ou le précaire pour sa fraude ou sa mauvaise volonté, et bien dans ce lieu, on reconstruit des hommes. Des retraités sont là en symbole d’un partage et de soutien… ailleurs, dans les hautes sphères, la « prolophobie » de gauche ou de droite s’arrange pour éviter les soucis à des entrepreneurs oublieux de l’humanisme de base. Oui, in fine, ces précarités sont souvent des parcours cassés : par quoi, des comportements « voyous » ou à la limite éthique. Mais, on ne fera pas un procès des entreprises ou d’entrepreneurs ici. Ceux qui lâchent du lest humain pour s’acheter une Porsche.

Les précarités aujourd’hui sont partout… Il s’agit du jeune, du vieux… mais aussi du parcours professionnel idéal brisé par une société braqué sur un imaginaire de perfection. On constate que la vague des misères a gagné la société dans son ensemble. Symbole d’atteinte globale de cette société, les artistes mettent désormais en scènes ces ruptures et fractures. Comme si l’inconscient collectif utilisait la dernière soupape de l’art avant que ces précarités ne poussent vers une refonte du logiciel démocratique.

 

(ps, merci à Sonia Bressler pour son accueil : sur Kritiks)

 

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